Les Dépossédés

Publié le par Spooky



De temps en temps je reviens à la science-fiction, pour me faire mon opinion sur des classiques, ou lire tel ou tel ouvrage d'un auteur que j'apprécie.
Les Dépossédés appartient à la première catégorie. Il a reçu à sa sortie, en 1974, les prix Hugo, Nebula et Locus, soit tout simplement les trois plus hautes distinctions du genre. Mais qu'est-ce donc ?

Deux mondes se font face. Anarres, peuplé deux siècles plus tôt par des dissidents soucieux de créer enfin une société utopique vraiment libre, même si le prix à payer est la pauvreté. Urras qui a, pour les habitants d'Anarres, conservé la réputation d'un enfer, en proie à la tyrannie, à la corruption et à la violence.

Shevek, physicien hors normes, a conscience que l'isolement d'Anarres condamne son monde à la sclérose. et, fort de son invention, l'ansible, qui permettra une communication instantanée entre tous les peuples de l'Ekumène*, il choisit de s'exiler sur Urras en espérant y trouver une solution.

J'en vois quelques-uns qui ouvrent de grands yeux dans le fond. Oui, mes amis, c'est là qu'est apparu ce terme, qui désigne en effet un mode de communication instantanée quelle que soit la distance, et dont l'application découle du principe de l'instantanéité développé par le Dr Shevek. Ce même terme qui a donné leur nom à deux fanzines spécialisés, l'un français, l'autre anglophone.

Ici ce sont en effet deux sociétés très différentes qui nous sont présentées.Pour schématiser on pourrait parler de l'opposition USA/URSS de la grande époque de la Guerre Froide. D'un côté la propriété, jusqu'à devenir une société d'exclusion, de l'autre une société de mutualisation de tous les moyens, matériels et humains, au détriment de la liberté individuelle. Ces deux sociétés sont arrivées à un point d'étouffement. Shevek veut fuir l'une pour diffuser, après l'avoir finalisée, sa découverte à grande échelle. Mais après son arrivée sur Urras il se rend compte qu'il est là aussi prisonnier. La solution viendra-t-elle d'ailleurs ?

J'ai mis un peu de temps à comprendre le schéma du roman. Les chapitres alternent deux lieux, Urras et Anarres, ainsi que deux époques, celle précédant le départ de Shevek (sur plusieurs années tout de même), et celle de son séjour sur Urras. Mais une fois que cette construction est assimilée, la lecture devient très intéressante. La science-fiction proprement dite n'est presque qu'un prétexte, par rapport au discours politique de l'auteure. Enfin, politique est peut-être un grand mot, puisqu'aucun des deux systèmes politiques, économiques et sociaux présentés ne trouvent grâce à ses yeux. Nous suivons Shevek, qui malgré de grands obstacles, parvient à garder ses convictions d'homme libre et à préserver sa famille. Après la vague de récits de SF qui tiraient à boulets rouges (désolé pour le lapsus) sur le système "bolchevique", Ursula K. le Guin initiait une nouvelle voie dans le genre, celle d'une SF humaniste, qui replaçait l'espèce au centre du récit, laissant de côté autant que possible tout le decorum hard sf. On a parlé d'ethnic science-fiction. C'est une nouvelle déclinaison du space opera.

Les dépossédés prend place dans le vaste cycle dit "de l'Ekumen" (ou "Cycle de Hain") réalisé par l'auteur, un cycle qui comprend également "La Main gauche de la nuit", "Le Monde de Rocannon", "Planète d’exil", "La Cité des illusions", "Le Nom du monde est forêt", et "Le Dit d’Aka, des romans qui ont reçu aussi quelques prix. Des romans qui peuvent se lire indépendamment. Ursula Le Guin a également écrit le Cycle de Terremer (6 romans de 1968 à 2001), récemment adapté en long-métrage d'animation par Goro Miyazaki.

« C’est parce que l’avenir est vide que la Science-Fiction est utile », nous dit Ursula Le Guin au sujet de son oeuvre. Une oeuvre humaniste, avant tout.



*Ekumen : les Hainish, habitants de la planète hain, culpabilisés à mort par leurs douteuses expériences biologiques sur des races humaines, créent d’abord la Ligue de Tous les Mondes qui deviendra ensuite l’Ekumen.

Publié dans Livres

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pierig 03/01/2008 12:10

Je savais pas que la SF humaniste existait. Sujet intéressant qui semble être traité dans ce livre mais pas sûr que je m'y attèle un jour ... :-(